vendredi 23 juin 2017

La marche (un texte de 2015)
J'ai étendu la main pour traverser la brume. Il y avait cette peur de croiser des ombres. Elles auraient pu me reconnaître Que peut reconnaître une ombre d'un visage qui avance les yeux fermés ?
J'avance à l'aveuglette. L'important est cette marche. J'enlève un par un les pétales d'une fleur pour ne garder que le cœur. la décision que j'ai prise est en lien avec cette fleur. La fleur fane. Les pétales sont emportés par le vent. Le cœur se dessèche. Bientôt la fleur sera coupée. Que me montrait la fleur ?
La fleur ne me montrait-elle pas ce que je veux réellement ? J'ai décidé de vouloir ce que me montrait la fleur. J'ai décidé de demeurer avec ce qu'elle me montrait.
Tel un cheval rétif, mes œillères sont des étoiles aveuglantes. J'aimerai échapper à ce qui vient, effacer le visage qui naît de la marche. Je suis un cheval qui tient ses brides sans cavalier. Ma décision tient les brides. Le cheval aimerait s'arrêter, pâturer du matin jusqu'au soir. Mais je n'avance pas seul.
Les œillères que je porte, étrangement, ne rétrécissent pas mon champ de vision. Je suis un cheval dans la nuit qui n'a pas choisi la nuit. J'ai mangé l'avoine de la nuit qui ne m'a laissé que de l'amertume. Les trous de la nuit sont sur mes flancs. Je suis un cheval-passoire qui avance vers l'aube, un cheval fourbu d'obscurité, un cheval qui a perdu sa crinière dans les flammes du vide.
Je suis un cheval qui avance au trot. Les galops mènent au crépuscule. J'ai perdu ma force pour revenir au chemin de la nuit où le froment se fait attendre.
J'avance à petit pas pour ne pas m'allonger dans la paille froide où le dernier rêve agonise. Mes sabots glissent sur les pierres d'un chemin qu'un ciel sans lune n'éclaire pas.
Je suis tout entier dans un pas, puis dans l'autre. Et si l'on me demande où je vais, je fais un pas de plus dans le silence. Je n'ai plus le temps de répondre.
Des étoiles jaillissent sous mes sabots et meurent aussitôt. Je ne répondrai pas à ceux qui demandent où mène ce chemin, car ils restent là au bord et rient de voir un cheval à moitié aveugle qui heurte des pierres. Ils n'entendent plus le cri de ceux qui n'ont d'autre bien que leur pas.
Je suis un cheval sans bagages sur le chemin de la nuit. Chaque mot est un pas qui dit de continuer. je ne veux pas mourir à l'abattoir des illusions avec des anneaux dorés dans les naseaux.
J'avance malgré tout, parce que si j'avance, je suis sûr que je n'avance pas tout seul.
Mais que personne ne me demande où mène ce chemin qui se perd dans la nuit. Je n'ai pas de bagages, mais je porte des questions que je hennis de temps à autre, et j'ai pour réponse le cri de ceux qui avancent dans l'exil, à la recherche d'une aube qui grandit à chaque pas.